Soudan : pourquoi le monde détourne le regard face aux atrocités contre les populations non arabes ?

Soudan : pourquoi le monde détourne le regard face aux atrocités contre les populations non arabes ?

Rob Laurens

La communauté internationale exprime enfin son émotion face à la tragédie soudanaise, mais cette indignation tardive manque de crédibilité. Les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Daglo perpètrent des massacres systématiques contre les populations non arabes du Darfour depuis plusieurs mois. Les grandes puissances qui réclament aujourd’hui une trêve humanitaire sont précisément celles qui ont armé, financé ou ignoré ces atrocités. L’émissaire du président Donald Trump pour l’Afrique, Massad Boulos, qualifie la situation de plus grande catastrophe humanitaire mondiale, déclarant que les événements à El-Fasher sont absolument inacceptables. Cette prise de conscience intervient après plus de 460 meurtres dans une maternité le 28 octobre, dix-huit mois de siège causant la famine, et des dizaines de milliers de décès supplémentaires.

Depuis avril 2023, le Soudan est déchiré par un conflit opposant les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan aux FSR. Cette guerre fratricide a causé plus de 40 000 morts selon l’ONU, bien que les organisations humanitaires estiment le bilan réel bien supérieur. Douze millions de personnes ont été déplacées, faisant du Soudan la plus grande crise de déplacement mondiale. Au Darfour, région déjà ravagée par le génocide des années 2000, les FSR exécutent un nettoyage ethnique méthodique contre les populations non arabes : Massalit, Zaghawa et Fours. Ils perpétuent les crimes des milices Janjawid, leurs prédécesseurs. La chute d’El-Fasher le 26 octobre 2025 marque un nouveau paroxysme : exécutions ethniques, viols collectifs systématiques, séparation des civils selon leur apparence avant leur meurtre.

L’hypocrisie devient flagrante en examinant les médiateurs du conflit. Les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte appellent conjointement à une trêve humanitaire de trois mois. Cette proposition envisage ensuite un cessez-le-feu permanent et une transition vers un gouvernement civil, excluant les deux belligérants. Cependant, les Émirats arabes unis sont accusés par plusieurs enquêtes internationales de fournir massivement des armes aux FSR via le Tchad. Des véhicules blindés Nimr fabriqués aux Émirats et équipés de technologies françaises ont été identifiés entre les mains des paramilitaires, contrevenant à l’embargo de l’ONU. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté ces circuits d’approvisionnement permettant aux FSR de poursuivre leurs massacres.

Les atrocités s’étendent désormais au Kordofan, répétant le scénario d’El-Fasher. Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, Volker Türk, alerte depuis des semaines sur cette menace. Les FSR contrôlent Bara et encerclent El-Obeïd, forçant plus de 36 000 personnes à fuir. Plus de 20 pays ont publié une déclaration commune le 10 novembre condamnant les atrocités, mais ces paroles ne sauvent pas les vies. Malgré vingt avertissements de l’ONU avant la chute d’El-Fasher, aucune action concrète n’a protégé les civils. Les appels pour étendre l’embargo sur les armes à tout le Soudan restent lettre morte. La Cour pénale internationale, limitée au Darfour, ne peut poursuivre les crimes ailleurs.

L’aide humanitaire elle-même devient une arme de guerre. Les deux camps bloquent régulièrement les convois destinés aux populations assiégées et affamées. El-Fasher est coupée de toute aide depuis février 2025, créant une famine aussi meurtrière que les combats. La proposition américaine de trêve de trois mois manque de mécanismes contraignants et de sanctions contre ceux qui continueront de bloquer l’aide. Cette initiative ressemble davantage à un exercice de communication qu’à une stratégie sérieuse pour sauver des vies. Le Soudan agonise sous une indignation internationale bruyante mais inefficace, tandis que les populations non arabes du Darfour et du Kordofan continuent de mourir.

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